Tomioka, un complexe séricicole éclairé

En 2014, l’UNESCO a inscrit sur sa liste du patrimoine mondial un étonnant complexe industriel lié à la sériciculture. C’est le seul site japonais de production industrielle de l’ère Meiji encore en parfait état. Sa visite vaut le détour.

Quatre sites, qui correspondent aux différentes étapes de la production de soie grège, composent ce complexe : l’école de sériciculture Takayama-sha, fondée en 1884 et destinée à la diffusion des connaissances ; la ferme séricicole de Yahei Tajima, magnanerie à toiture en tuiles pourvue d’un système de ventilation, créée en 1863 ; les entrepôts de réfrigération d’Arafune, stockage des « graines » (œufs du bombyx du mûrier) dans des caves à basse température constante, construites de 1905 à 1914 ; et la filature de soie de Tomioka créée en 1872.

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Chacun de ces sites est en soi un lieu de recherche et de développement. L’ensemble témoigne de l’entrée du pays dans le monde moderne industrialisé. Il illustre non seulement le transfert précoce et pleinement réussi des techniques séricicoles industrielles françaises au Japon, mais aussi une architecture industrielle propre au Japon, intégrant des éléments étrangers.

Les techniques de sériciculture et de filature de la soie font leur entrée au Japon via la Chine voisine dès l’an 0. La France devra attendre le 6ème siècle. Cette fabrication porte d’ailleurs un caractère sacré. Kaiko, nom du ver à soie en japonais, n’est ainsi jamais prononcé sans le préfixe honorifique « o- ». Au fil des siècles, des zones séricicoles s’y développent. Parmi celles-ci, la région de Gunma, au nord-ouest de Tokyo, a prospéré sous Edo (1603-1868). C’est là que la filature de Tomioka est implantée.

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Contrôle et inspection sous microscope des vers à soie. Crédit photo : Gunma Librairy.

Vers 1840, une épizootie décimant les vers à soie se propage à travers l’Europe. La production des principaux pays séricicoles, à commencer par la France, connaît une chute dramatique. La demande en vers à soie se tourne vers l’Asie, la Chine bien sûr, mais aussi le Japon. Une grande quantité de soie grège est alors exportée vers l’Europe. En contrepartie, cette demande en excès entraîne la production de masse de produits de qualité inférieure et l’apparition de producteurs aux pratiques douteuses.

Dans ce contexte, le jeune gouvernement éclairé de Meiji (1868-1912) pense un système intégré visant le contrôle et la montée en gamme de la soie. Il décide de faire appel aux savoir-faire français et plus précisément lyonnais. Lyon et sa région sont alors la zone de production de soieries la plus importante d’Europe. Pour sa supervision, des ingénieurs français sont recrutés ; pour sa production, machines et graines sont importées. La filature d’Etat ouvre dès 1872.

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Sériciculture japonaise traditionnelle. Crédit : Gunma Librairy.

Elle acquiert vite une notoriété pour la qualité inégalée de sa soie. Le Japon va devenir dès 1910 le premier exportateur de soie grège au monde, notamment vers la France et l’Italie. Et dans les années 1930, la soie grège japonaise représente 80 % du marché mondial.

La filature n’a pas cessé d’être à la pointe du développement. Il faut souligner deux avancées majeures : d’une part la production et diffusion de variétés de bombyx d’excellence (hybrides de première génération) et d’autre part la création en 1952 de machines automatiques de dévidage de la soie. Ces techniques de sériciculture et de filature sont encore aujourd’hui un pilier de la production de soie dans le monde.

Malgré sa belle réputation, la filature souffre de déficits chroniques. Sa privatisation en 1893 repousse un temps sa funeste destinée. L’école ferme en 1927. Les entrepôts d’Arafune en 1935. Et en 1987, c’est la filature de soie de Tomioka qui cesse définitivement ses activités, clôturant 115 années de production de soie d’exception.

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Image en Une : c. 1872 En frontispice de l’image originale, on peut lire un poème de l’impératrice Shôken, écrit lors de sa visite de la filature de soie de Tomioka. Elle y exprime ses attentes envers l’usine de Tomioka, signe d’ouverture du pays. Crédit : Asataka, Gunma Librairy.


Auteur : Sylvie Marot


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