Sheila Hicks, tisser des liens dans la filière

En véritable ethnologue de la culture textile, Sheila Hicks aborde la création sous l’angle de l’exploration, du voyage, avec pour tout bagage une collection de pelotes et de ballots colorés. Établissant sa propre relecture et une appropriation personnelle de la tradition textile artisanale populaire, mais aussi des diverses étapes de la filière de production textile industrielle contemporaine.

Ses œuvres aux titres poétiques racontent les différentes étapes de la transformation de la matière textile. Ici, un collage voit des fibres de laine esquisser une danse sur fond de papier à dessin, exprimant la simplicité de la vie et du mouvement, avec la naïveté du trait enfantin ou de la peinture rupestre. Plus loin, une installation monumentale concentre un réseau de fibres de polyester, peignées et retordues à la façon de grands cordages de couleurs vives. La matière brute est ici donnée à voir sous forme de ballots éventrés, partiellement emballés de toiles tissées, dans l’attente d’un prochain transit.

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Le jour glisse vers la nuit, 2014, soie, coton, papier, encre, 23,5 x 14 cm

Tout le vocabulaire visuel du transport des fibres semble concentré dans ces œuvres qui évoquent les cargaisons textiles et font écho aux propres voyages de l’artiste qui, dès le début de sa carrière, part à la découverte des différentes pratiques textiles aux quatre coins du monde munie uniquement de son métier à tisser de poche. C’est sur ce même métier, confie-t-elle, qu’elle tisse quotidiennement le journal de ses pérégrinations : des compositions de petits formats, tissages rudimentaires de coton, de soie ou de lainages qui hybrident plumes, fils de fer, papier, ou tout autre élément qui passe à portée de main de l’artiste. Le fil, c’est le chemin, et tisser, c’est voyager.

A l’image de l’imaginaire fantasque de l’artiste, les fibres dansent sur le papier, le fil trace son chemin, sa voie qu’elle déroule chaque jour un peu plus loin et les tissages sont les récits de ses rencontres et des paysages explorés, méthodiquement sillonnés.

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Atterrissage, 2014, pigments, fibres acryliques, 480 x 430 x 260 cm (dimensions variables)

L’œuvre de Sheila Hicks raconte également la transformation de la matière textile. De la fibre au tissage, du brin au réseau, du fil au cordage, du tissage à la toile, c’est l’histoire ancestrale du travail de cardage, de filature, de bobinage et de tissage qui se raconte en filigrane. Au travers de partenariats qu’elle noue avec divers producteurs qui lui fournissent les matières premières, l’artiste déballe tout le processus de transformation de la filière textile. Sunbrella® est une entreprise spécialisée dans la production de toiles de store et de bâches résistantes destinées aux usages extérieurs et approvisionne l’artiste de sa large palette de couleurs et de matières résistantes à la lumière, aux intempéries et au feu.

De la même manière, la Confédération européenne du lin et du chanvre – qui fédère avec art l’intégralité de la filière de production de lin européen, du cultivateur au tisseur, en passant par les filateurs – tisse aussi depuis des années une connivence particulière avec Sheila Hicks, lui faisant livrer régulièrement des surplus de fibres, de fils ou d’étoffes. Et quelle matière mieux que le lin, utilisé de tout temps dans le tissage des toiles de peintre, permettrait à l’artiste de détourner les codes de l’histoire de l’art ? Clin d’œil au monochrome, l’artiste présente une série de châssis recouverts de mèches ou de fils de lin, et se jouent du rôle habituel de la toile qui, de support, devient ici la matière même de l’œuvre.

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Le Mur Blanc, 2013, laine, lin, 180 x 180 cm

À plus de quatre-vingt ans, Sheila Hicks déroule le fil de la jeunesse éternelle. Elle aura été l’élève de Josef Albers dans les années 1950 et expose aujourd’hui ses installations fraîches et colorées aux côtés des plus jeunes générations d’artistes, au Palais de Tokyo et à la galerie Frank Elbaz à Paris qui, à l’occasion de la Fiac, présente également une exposition personnelle de son travail au Grand Palais.

Crédits Photos : Zarko Vijatovic

Avec l’aimable autorisation de Sheila Hicks et de la Galerie Frank Elbaz, Paris


Auteur : Pascal Gautrand


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