Ojiya-chijimi, étoffe de neige

« C’est dans la neige que le fil est filé, et dans la neige qu’il est tissé. C’est la neige qui lave et blanchit l’étoffe. Toute la fabrication commence et finit dans la neige. La toile de Chijimi n’existe que parce que la neige existe : la neige, on peut le dire, est la mère du Chijimi. » Ainsi, commence le dernier fragment du roman de Yasunari Kawabata, Pays de neige (雪国, Yukiguni). L’étoffe fabriquée à Echigo au cœur du Pays de Neige y est largement décrite.

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Les tissus Echigo-jôfu et Ojiya-chijimi ont été inscrits en 2009 au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. C’est la première fois qu’une étoffe japonaise accède à ce statut. Une seconde étoffe, le yuki-tsumugi, un pongée de soie, a depuis été promue à ce rang. Classés patrimoine culturel immatériel dès 1955 par les autorités japonaises, les tissus Echigo-jôfu et Ojiya-chijimi, sont soumis à cinq conditions : fil de ramie tordu à la main (teumi), teinture ikat avec nouage des fils à la main (tekubiri), tissage sur métier à sangle (zaribata), finition avec lavage à la main et foulage au pied (shibotori), blanchiment par la neige (yukisarashi).

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Et c’est sûrement cette dernière étape, composante essentielle du procédé, qui impressionne tant elle ressemble à une installation d’art contemporain. Des longs lés de tissus étroits mouillés sont étendus sur les prés et jardins immaculés, transformés en ateliers en plein air. Aux premiers beaux jours du printemps, les textiles sont exposés aux propriétés blanchissantes de la lumière du soleil, intensifiée par la blancheur de la neige. Dix à vingt jours pendant lesquels le tissu est éclairci par la pénétration des ions d’ozone provenant de la fonte de la neige.

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Echigo, ancienne province qui correspond à l’actuelle préfecture de Niigata, couvre une vaste zone qui s’étend le long de la mer du Japon, entre 180 et 400 km au nord de Tokyo. Les plaines sont depuis toujours réputées pour leur riche culture du riz. Les montagnes, lourdement enneigées en hiver, sont elles reconnues pour leur production d’étoffes tissées à partir de la ramie. D’autres régions ont fait de cette matière leur spécificité : le Noto-jôfu au centre-nord de Honshû, ou encore le Miyako-jôfu et le Yaeyama-jôfu à Okinawa. Aujourd’hui, cette plante textile de la famille des orties est largement cultivée en Asie. Au Japon, son unique centre de culture se situe au village de Shôwa dans la préfecture de Fukushima, à 160 km de la tristement célèbre centrale nucléaire de Fukushima Daiichi.

L’association pour la conservation des techniques Echigo-jofu et Ojiya-chijimi-fu, dépositaire de ce savoir-faire complexe, assure des programmes de formation à destination des générations futures. Moins de 40 rouleaux de textile chijimi et jôfu, filé et tissé à la main, sont désormais fabriqués chaque année. Le chijimi (crêpe) se distingue du simple jôfu (étoffe de ramie) par son aspect plissé ou crêpé, et ce pli distinctif se nomme shibo.

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Comme autrefois, les étoffes jôfu et chijimi sont produites durant la saison des neiges, entre décembre et mars, lorsque l’humidité complice de la neige permet de plier les fils de ramie. Et l’on ne se lasse pas de ces rendez-vous de l’hiver donnés à l’été, « comme un effet harmonieux des principes échangés de la lumière et de la nuit, la fraîcheur remarquable de cette toile, tissée dans le froid de l’hiver, qui se perpétuait jusque dans la chaleur du plus torride été. » (Kawabata)

A regarder en complément, le documentaire, aussi rare qu’étonnant, réalisé en 1964 par la NHK [ndlr, l’entreprise publique qui gère les stations de radio et de télévision du service public japonais]. Six minutes dans un noir et blanc expressionniste, en japonais non sous-titré.

Crédits photos : Yuko Iida


Auteur : Sylvie Marot


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