Marie-Ange Guilleminot, dialogue avec les savoir-faire

À l’occasion de cette quatrième édition, Maison d’Exceptions met en lumière la rencontre de l’art et des savoir-faire textiles contemporains, et présente le fruit de la collaboration entre l’artiste française Marie-Ange Guilleminot et deux ateliers textiles aux savoir-faire d’exception.

Dans le cadre de sa participation à la Nuit Blanche, organisée en octobre 2014 à Kyoto par l’Institut français du Japon, Marie-Ange Guilleminot a collaboré avec deux ateliers de l’espace Maison d’Exceptions : Amaike Textile Industry à Ishikawa au Japon et l’Atelier Caraco à Paris.

Amaike Textile Industry est à l’origine de l’invention de l’étonnant « Super-Organza », l’étoffe de polyester la plus légère au monde, et l’Atelier Caraco – qui s’appuie sur une profonde connaissance historique liée à plus de vingt ans d’expérience dans la réalisation de costumes de cinéma ou de théâtre – est spécialiste de nombreuses techniques de confection et de corseterie. D’après les dessins de l’artiste et sous son impulsion, l’Atelier Caraco a confectionné un Oursin en « Super-Organza », une sculpture textile mise en mouvement par Marie-Ange Guilleminot lors d’une performance dans les jardins du temple Kanga-an à Kyoto.

IMG_3761_2 copyOursin, Ø 3,70 m, Marie-Ange Guilleminot, Nuit blanche, Kanga-an, Kyoto, 2014. Crédit photo : Michel-Ange Seretti.

Plutôt que l’encouragement à un dialogue d’un nouveau type, la rencontre de l’artiste et de l’artisan est avant tout un moyen de renouer avec les racines mêmes de l’art ; un retour aux sources fondamentales de l’excellence. Les termes art et artisanat partagent des racines étymologiques communes – tous deux dérivent du mot latin ars, artis, qui signifie à la fois : habileté, métier, connaissance technique, savoir-faire et talent. Et ce sont justement l’ensemble de ces valeurs que les ateliers présentés par Maison d’Exceptions garantissent aux maisons de luxe, aux designers de mode ou d’intérieur, et plus largement aux artistes.

La pratique artistique de Marie-Ange Guilleminot est un voyage. Artiste en mouvement perpétuel, particulièrement attentive aux techniques des pays et des cultures qu’elle visite, chacun de ses projets est un prétexte pour explorer des savoir-faire inédits et établir un dialogue entre son travail et de nouveaux savoir-faire. Porcelaine, métaux, verre, textiles, papiers, bois, carbone, céramique, depuis le début des années 1990, au fil de ses projets, l’artiste explore avec virtuosité les diverses transformations de la matière au travers de multiples collaborations avec des artisans et des techniciens du monde entier.

IMG_6241_2 copy
Oursin, Ø 3,70 m, Marie-Ange Guilleminot, Nuit blanche, Kanga-an, Kyoto, 2014. Crédit photo : Michel-Ange Seretti.

Le textile et la mode occupent une place toute particulière dans l’imaginaire et le travail de l’artiste : née à Saint-Germain-en-Laye en 1960, Marie-Ange Guilleminot est issue d’une famille d’industriels textiles du Nord de la France. Son grand-père Pierre Bauden était créateur textile et fondateur des Tissages d’Honnechy qui fournissaient les grandes maisons de couture parisiennes jusqu’au milieu du XXème siècle. C’est ce goût prononcé pour les matières textiles qui l’a sans doute poussée à visiter pour la première fois Maison d’Exceptions en février 2014. De ses échanges avec les divers ateliers présentés est née la double collaboration avec Amaike Textile Industry et l’Atelier Caraco.

Sculptures de gestes

Coudre, plier, enrouler, déplier, étirer, replier… Lors de ses performances et dans ses vidéos, Marie-Ange Guilleminot met en scène l’appropriation des objets qu’elle conçoit. Elle qualifie ces derniers de “sculptures d’usage”, justement pour leur qualité d’objets à manipuler, non pas seulement par elle-même, mais aussi souvent par le public.

Pour Cauris™, projet présenté pour la première fois en 1997 dans le cadre de la Biennale de Venise, de ses doigts nerveux et agiles, l’artiste tire, étire, retire, noue et renoue la matière d’un bas nylon pour lui donner la fonction d’un sac à dos multiforme et multiusages. Aux quatre coins du monde, pour La Démonstration du Chapeau-vie (1995), un tube de tissu stretch noir se déploie de la tête aux pieds. Tantôt il souligne, tantôt il masque la silhouette de l’artiste. Les gestes du déploiement, proches de ceux du prestidigitateur, tour à tour suggèrent ou révèlent, font apparaître, puis disparaître le corps.

cauris-PierreLeguillon copy
Cauris™, collant sac à dos, 1994, Le Creux de l’Enfer, Thiers, 1997. Crédit photo : Pierre Leguillon.

Les sculptures de Marie-ange Guilleminot changent de formes et d’échelles au fur et à mesure du temps et de leur usage. L’étiquette volante, les instructions, ou tout autre type de marches à suivre, qui accompagnent généralement chaque pièce, sont les véritables sculptures de l’artiste. Ces modes d’emploi encouragent l’usage, la découverte, les manipulations et l’exploration de chaque objet. Ils matérialisent les gestes et le savoir-faire, ingrédients omniprésents dans l’œuvre de l’artiste.

La généalogie de l’Oursin

Comme souvent dans le travail des artisans ou des artistes, un projet donne naissance à un autre projet, une forme inspire la suivante, constituant ainsi une sorte de généalogie créative. C’est particulièrement vrai pour le travail de Marie-Ange Guilleminot. Les objets étalons à l’échelle des mains répondent aux objets à taille humaine. Les changements d’échelle transforment une sculpture à la taille du corps en une architecture pouvant abriter 50 personnes.

11.3_OURSIN_FOLD
Oursin, Ø 4 m, Marie-Ange Guilleminot, The Fabric Workshop and Museum, Philadelphie, 1998. Crédit photo : Mary Anne Friel.

La forme de l’Oursin est un simple cercle traversé par 12 diagonales qui se croisent en son centre. La taille de ce disque, qui a évolué au fil du travail de l’artiste, se décline pour l’instant en quatre tailles : 62 cm, 1m20, 4m ou 12m60 de diamètre. Chaque échelle implique des fonctions et des analogies différentes. Des cordons sont placés dans les nervures et dans l’ourlet du cercle pour permettre d’adapter sa forme en coulissant. Les objets s’élaborent au fur et à mesure, à partir du choix d’une matière ou d’un format. Chacun est nommé a posteriori et souvent par analogie, et c’est ainsi que cette première forme, conçue comme une cape d’un diamètre de 1m20, réalisée en Tyvek® et enroulée sur elle-même, est devenue l’Oursin. Replié en forme de baluchon, sa forme rappelle étrangement en effet celle d’un oursin. Une fois les coutures réalisées, l’artiste est la première à manipuler ses sculptures et à en faire l’expérience. Il s’agit pour elle de pousser au plus loin la réflexion autour de l’usage des objets, si fortement caractéristique de son travail. Invitée en 2000 en résidence à l’Atelier Calder, l’artiste change de format pour travailler à l’échelle de l’architecture.

L'oursin diamètre 4m 1998 The Fabric Workshop and Musuem  New-york
Oursin, Ø 4 m, Marie-Ange Guilleminot, Dia Art Foundation, New York, 2001. Crédit photo : Mary Anne Friel.

Un nouvel Oursin de 12m60 de diamètre naîtra cette fois de l’assemblage de plusieurs laies en « couverture de survie ». Réversible, l’une de ses faces est dorée, l’autre est argentée. Cette pièce est réalisée avec un astucieux et minutieux dispositif d’assemblage où chaque nervure est piquée sur du ruban adhésif pour renforcer le support extrêmement fragile. Chaque nouvelle matière implique d’inventer de nouveaux procédés de construction. Au cours de la même résidence, Marie-Ange Guilleminot développera en parallèle une structure géodésique en fibres de carbone et en céramique pour maintenir la forme de cet Oursin, qualifié également de Robe d’architecture.

203.tif
Oursin, Ø 12 m, Marie-Ange Guilleminot, Structure géodésique, noeuds céramiques avec Jean-François Paquay, Constructies Espeel, Roeselare, Belgique, 2001. Crédit photo : Boris Saverys.

La dernière escale de ce voyage artistique prend la forme de l’Oursin en « Super-Organza » présenté lors de la Nuit Blanche à Kyoto, et qui est en réalité la première apparition d’une future sculpture – à plus grande échelle – inspirée par l’extrême légèreté de ce textile japonais.

Pour Marie-Ange Guilleminot, les frontières n’existent pas entre la conception des objets, les savoir-faire que leur confection requiert, et les manipulations et appropriations successives. Ses performances commencent en quelque sorte dès le début de la fabrication des œuvres, souvent en dialogue avec les artisans et techniciens avec lesquels elle collabore. Le travail de l’artiste est permanent et s’effectue dans un aller-retour de gestes entre l’atelier et l’espace de monstration – dans les musées comme dans la vie. Les manipulations des objets que l’artiste donne à voir sont de ce fait le moyen d’exposer, et donc de valoriser, à la fois l’atelier et le processus de travail.

Oursin_Louvre copyOursin, Ø 12 m, Marie-Ange Guilleminot, 2000, Contrepoint, L’Art contemporain au Louvre, Paris, 2004

marieangeguilleminot.tumblr.com


Auteur : Pascal Gautrand


Share: