La mythologie du tissage Navajo

La mode célèbre les textiles Navajo qui, aujourd’hui plus que jamais, sont considérés comme un art décoratif raffiné, à la pointe de la tendance. Reconnus pour le dynamisme de leurs motifs et leurs constructions méticuleuses ils peuvent atteindre des prix assez élevés. Cependant, derrière ces motifs iconiques contemporains, ce sont des siècles d’histoire Navajo – au travers des variations et des évolutions de ce métier s’inscrivent les variations et les évolutions de la tribu elle-même, révélant non seulement les goûts et les cosmologies tribales, mais aussi l’impact du colonialisme sur une communauté au fil des générations.

Il n’y a pas de mot dans la langue Navajo pour traduire la notion « d’art », ainsi donc tapis et couvertures fabriquées avec soin par les tisserands, font partie de la vie quotidienne sans aucune distinction. Toutefois, cela ne signifie pas que ces textiles étaient considérés comme banals ou utilitaires, au contraire, les tissages Navajo marient le quotidien et le sublime, reliant l’intimité de la vie – sommeil, tâches ménagères, et habillement – aux échelons les plus élevés de la mythologie Navajo.

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Culturellement, le tissage traditionnel Navajo n’est pas seulement un moyen de représenter les sujets sacrés, mais il est lui-même un sujet sacré, figurant en bonne place dans l’histoire de la création. Dans la mythologie Navajo, c’est la figure de « La Femme Araignée » qui non seulement tisse des tapisseries métaphysiques avec les éléments issus du ciel, de la terre, de la roche et du soleil, mais qui enseigne aussi le tissage au peuple Navajo.

Au-delà de leur valeur culturelle, les tissages Navajo sont appréciés pendant des siècles pour leur qualité physique exceptionnelle. Les colonisateurs espagnols, dès le début des années 1700, ont déjà remarqué la singularité de la couverture Navajo, qui a été particulièrement distinguée par son tissage imperméable et dense. Qualité renforcée par l’utilisation de la laine des brebis Churro (d’importation espagnole), dont la longue toison pouvait être filée en un fil exceptionnellement fin et résistant.

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L’intégrité de ce métier, cependant, a dû faire face à une menace considérable au milieu des années 1800, quand les colons d’Amérique de l’Est ont saccagé l’Ouest du continent à la recherche de l’or. Les brebis Churro ont été abattues en masse, et celles qui ont survécu ont été croisées ; modifiant génétiquement leur laine inimitable, remplacée par une toison plus courte et graisseuse, et réduisant du même coup la qualité de la filature Navajo. Dans le même temps, cette vague de colonisation a offert aux textiles Navajo une réputation internationale, et les mêmes forces qui ont menacé l’avenir du métier (et de la tribu) ont simultanément augmenté la demande mondiale pour ces tissages.

Les Navajo, poussés dans le chaos économique et social par la colonisation, ont commencé à produire des tissages conçus pour répondre aux marchés d’exportation de leurs oppresseurs. Il est vite devenu évident que les textiles soudain tant convoités pourraient rapporter de considérables sommes d’argent à la communauté Navajo en pleine difficulté. D’importants changements dans la pratique du métier se sont immédiatement manifestés. Par exemple, comme les Européens avaient tendance à utiliser les tissages comme des tapis plutôt que comme des vêtements ou des couvertures, le tissage est devenu plus épais. Les fils européens ont également commencé à être importés par des tisserands tribaux afin d’améliorer la qualité de l’armure, qui avait été dégradée suite à la perte de la brebis « pure race ». Les motifs des textiles étaient également soumis aux caprices du marché, avec les commerçants étrangers exerçant plus de contrôle sur le choix des modèles et sur l’application de symboles par des tisserands indigènes.

Aujourd’hui, le tissage Navajo demeure une pratique active, plus souvent liée à la production de tapis, et la tradition continue de répondre à la demande internationale pour ces textiles si précieux. Pour les familles Navajo en difficulté dans la vie contemporaine tribale, la pratique peut être une source primaire ou même unique de revenus fiables. Le fait que cette pratique, malgré les nombreuses difficultés subies au cours des siècles, a réussi à conserver un statut « haut de gamme » et à évoluer vers un moyen de maintenir le peuple Navajo contemporains est un témoignage de la qualité de cette tradition.

Cependant, le métier est aujourd’hui très éloigné de celui de la Femme Araignée – l’histoire de la violence, de la douleur et de l’effacement culturel ne sont pas seulement la toile de fond de l’histoire des textiles Navajo mais s’inscrivent dans le métier lui-même, jusqu’au cœur des fibres utilisées et dans la motivation qu’il faut pour les tisser. Fidèle à la nature éminemment unificatrice et auto-référentielle du tissage Navajo, le travail non seulement représente l’histoire, mais l’incarne véritablement, manifestant dans le tissu la profanation et la fierté d’une nation tout entière.


Auteur : Geoff Mino


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