La couleur du temps (4) : gravité, simplicité et sophistication

Une des premières nuances observées dans l’art préhistorique est le noir qui reste encore aujourd’hui une couleur qui symbolise l’épure, le recueillement et l’élégance.

Au cours de l’histoire, les pigments noirs ont été massivement produits par le processus de combustion. Depuis les charbons néolithiques aux vignes brûlées de l’époque romaine, depuis la fumée condensée de lampes à huile de la Renaissance jusqu’à l’ivoire et les os d’animaux calcinés, obtenir du noir a longtemps été une entreprise de production intensive de suie et de fumée, où chaque matériau brûlé offrait une tonalité de couleur différente.

Le noir est reconnu très tôt grâce aux encres produites en Chine dès 2300 avant notre ère. Par cette utilisation, ce ton est associé à la réalisation de manuscrits et de textes juridiques, mais aussi aux débuts de l’imprimerie, ce qui lui confère un caractère savant, l’associant durablement au savoir et à une approche intellectuelle exigeante.

Il était difficile de transcrire cette intensité de ton dans les textiles. Comme c’est le cas avec des pigments, on a employé un mélange de différentes plantes afin de produire une variété de tons de noirs pour la teinture, mais les tissus obtenus tiraient plutôt vers le gris et les nuances de brun. Cette palette terne a habillé les moines franciscains et les serfs tout au long du Moyen Age.

Le statut de noir a commencé à changer à partir du 14ème siècle, lorsque les premiers colorants les plus courants issus de racines ont été remplacés par de nouvelles alternatives de qualité dont on a pu tirer des tons plus beaux et saturés. Un tel colorant populaire a été fabriqué à partir de noix de galle, excroissances qui poussent sur les arbres de chêne causées par les larves de certaines guêpes. Ces noix étant d’une largeur étroite de seulement quelques centimètres chacune, il en faut donc un grand nombre pour produire seulement une infime quantité de colorant de haute qualité.

A la même époque, de riches banquiers et marchands composant une bourgeoisie émergente ont cherché un moyen d’imposer leur statut dans un monde vestimentaire dominé par des lois somptuaires réservant les coloris les plus vifs à la noblesse. Ainsi, de nouveaux tons de noir riches et somptueux sont devenus les signes d’une ploutocratie austère en plein essor.

Peu après, le noir a fait son entrée dans les cours européennes, tout d’abord en Italie du Nord, puis en France et en Espagne, pour s’imposer comme une couleur exprimant une forme de puissance matinée de tempérance. Avec la montée du protestantisme, le noir est devenu l’emblème de la Réforme, un contrepoint aux rouges et violacés de l’Eglise Catholique.

Sa cote n’est plus jamais redescendue : la couleur a conservé une place de choix auprès de la noblesse, du clergé et des privilégiés, ce qui se constate encore de nos jours. Avec la popularisation d’une mode accessible au 20e siècle, le noir est devenu la quintessence de l’élégance – intense, sobre, riche et intemporel à la fois. Aujourd’hui, il reste l’élément de base de toute garde-robe qui se respecte.

Illust. : Kazimir Malevich, 1915, Carré Noir Suprématiste, huile sur toile, 80 x 80 cm


Auteur : Geoff Mino


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