La couleur du temps (3) : l'éclat du soupçon

Le jaune est un pigment très répandu depuis la préhistoire, apparaissant dans l’art rupestre sous la forme d’ocre obtenu à partir de l’argile. En outre les dessins de Lascaux, vieux de plus de 17000 ans, présentent un cheval coloré par cette terre jaune. On a également retrouvé des fresques de l’Antiquité romaine et égyptienne faisant un usage important de l’ocre, notamment pour représenter la carnation des hommes et des dieux. Le jaune était alors associé à l’or et on lui attribuait des qualités d’éternité, d’immortalité et de grande valeur.

Cependant la chrétienté a ensuite ajouté des nuances plus sombres à la portée symbolique du jaune. À partir du Moyen Age, cette teinte est devenue la couleur emblématique de Judas Iscariote, l’homme qui selon la légende dénonça Jésus à ses ennemis romains. La couleur a donc été rapidement associée à la place du paria, à des sentiments de méfiance, de jalousie et de tromperie. Dès lors, l’histoire textile ne donne pas à cette teinte des lettres de noblesse mais plutôt celles du mépris. À partir de la Renaissance, les Juifs et tous les non-chrétiens sont marqués par cette couleur afin de les distinguer et de les séparer, comme une allusion à la façon dont les animaux venimeux et les plantes vénéneuses sont pigmentés de jaune, tel un avertissement de la nature. Pendant l’Inquisition Espagnole, ceux qui étaient appelés à comparaître étaient contraints de porter une cape jaune.

Au-delà du cadre du christianisme, le jaune a cependant pu conserver des significations plus positives. Rayonnante comme une réminiscence de la lumière du soleil, cette couleur était considérée comme de bon augure dans la Chine impériale et on l’utilisait pour exprimer la descendance divine de la classe au pouvoir. Les lois somptuaires indiquaient que cette teinte ne pouvait être portée que par les membres de la famille royale ; des tapis jaunes accueillaient d’ailleurs les invités privilégiés de l’empereur.

Aujourd’hui la couleur reste encore associée à l’Orient dans sa dimension divine, spirituelle et intellectuelle. On pense en particulier au camaïeu des vêtements portés par de multiples fidèles hindous et bouddhistes.

Le jaune connaît une place étrange dans l’histoire des textiles ; aujourd’hui, il semble avoir conservé un caractère ambivalent. Les sondages d’opinion montrent qu’il est rarement cité comme une couleur préférée, et un pourcentage conséquent de personnes le trouvent même rebutant.

Dans la nature, il reste toujours synonyme de prudence, un signal repris par les hommes pour inviter à faire attention, comme avec les taxis et les autobus scolaires.

Le jaune est en même temps associé à l’optimisme et, par son statut mineur, à la frivolité ; dans la mode et l’art, cette couleur est souvent choisie pour les robes de bal des femmes. C’est une teinte qui a réussi tant bien que mal à traverser l’histoire, c’est un choix pour ceux qui cherchent à exprimer un sens de légèreté, de gaieté et la liberté, surtout si l’on ne craint pas de provoquer quelques regards interrogateurs et soupçonneux.

Illust. : Pluie, Vapeur et Vitesse – Le Grand Chemin de Fer de l’Ouest, Joseph Mallord William Turner, 1844


Auteur : Geoff Mino


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