La couleur du temps (2) : l'intensité des profondeurs

C’est la couleur que les êtres humains ont probablement le plus vu à travers les âges. Depuis l’étendue du ciel à celle des océans, le bleu est la toile de fond omniprésente de notre monde. En tant qu’êtres humains, nous sommes sortis de cette couleur, à l’instar de toutes les espèces, et nous trouvons nos origines dans cette étendue marine élémentaire qui recouvrait tout.

Empreints de spiritualité, nombre d’entre nous avons souvent imaginé que le passage dans l’au-delà nous ferait traverser les nuages et plonger dans une immensité bleue. C’est une couleur entière et persistante, embrassant l’humanité à travers les cycles des naissances et des morts.

Alors que le bleu est essentiel dans la cosmologie, il connaît une présence ténue dans l’histoire des colorants. Il est absent des peintures rupestres de la préhistoire, ce qui est probablement dû à la difficulté de produire des pigments bleus de qualité à cette époque. Des plantes telles que pastel et indigo ont été les premières sources de colorants textiles, alors que les pigments sont en général extraits de minéraux et de pierres semi-précieuses, notamment du lapis-lazuli.

Dans l’Antiquité, l’Egypte était devenue le centre de production du premier pigment synthétique jamais connu dans l’histoire, au point d’être nommé bleu égyptien. On l’obtenait à partir d’un mélange de minéraux et de métaux chauffés, avec le cuivre comme colorant clé.

Au Moyen Âge, le bleu était la couleur portée par les travailleurs pauvres, habituellement rendue par une teinture au pastel de faible qualité. La noblesse et le pouvoir religieux vêtus de rouge et de violet n’avaient que peu d’intérêt pour cette autre teinte, jusqu’à ce que le cobalt soit choisi pour décorer les vitraux à Paris à partir de la moitié du 12e siècle. La lumière bleue éthérée qui remplit soudain les hauteurs de ces lieux sacrés, comme à la Basilique Saint-Denis et dans la cathédrale de Chartres, a fortement contribué à populariser cette couleur.

À partir de là, le bleu a commencé à attirer l’attention des esthètes et des élites.

Ce n’est donc pas un hasard si au même moment le roi Louis IX est le premier monarque français à porter du bleu en 1214. Il a ainsi inspiré la noblesse à travers toute l’Europe. Pendant la Renaissance, les peintres ont cherché à créer des représentations plus en plus réalistes dans leurs tableaux. L’outremer est devenu le pigment en vogue, capable de fournir une large gamme de nuances subtiles, capturant toute l’étendue et les nuances des bleus présents dans la nature. Ce coloris a pris de la valeur ; et ses représentations picturales de haute qualité sont devenus bien plus précieux que leur poids en or.

Fort de cette propension à remplir l’enceinte des grandes églises et à exprimer un éventail de teintes naturelles, le bleu est resté associé aux notions d’espace et d’atmosphère.

Aujourd’hui encore, chaque paragraphe que vous lisez sur Internet est rempli d’hyperliens dont la couleur standard est le bleu, ce qui implique discrètement que nous évoluons dans un vaste monde de connexions et d’informations flottantes et invisibles.

Illust. : Couronnement de Louis VIII et de Blanche de Castille, 1223


Auteur : Geoff Mino


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