La couleur du temps (1) : sang et rubis

Rouge : c’est la couleur du ferment, des éléments qui remontent à la surface. Celle de la terre en fusion qui signale un bouleversement sismique ; du rougissement amoureux ou embarrassé qui monte aux joues, et bien sûr, celle du sang. Depuis la préhistoire, le rouge a toujours été une nuance associée à des émotions intenses d’amour, de désir, de colère ou d’enfer.

Les toutes premières teintures s’obtenaient à partir de l’ocre, une terre rougie par l’oxyde de fer. Les peintures rupestres montrent encore les vestiges de ce pigment qui servait également à décorer les corps. D’autres racines et feuilles ont permis de produire du rouge pendant des millénaires. Cependant, comme un pourrait s’y attendre, ces pigments donnaient des nuances d’un rouge plus profond tirant jusqu’aux tons de bruns.

Au début du 16e siècle, le rouge vif de la cochenille, un insecte d’Amérique du Sud, arrive en Europe avec les conquistadors espagnols. Ces parasites de cactus étaient recueillis, séchés et broyés à la main pour produire une forte teinte vermillon. Sans aucun équivalent dans le monde européen, le rouge de la cochenille est devenu un produit convoité et redouté. Les corporations de teinturiers en interdirent l’usage car il faisait de l’ombre aux pigments locaux. Cependant, la splendeur de ce rouge étant inégalable, il s’est imposé comme le symbole d’un luxe incomparable.

Depuis la robe des cardinaux catholiques jusqu’aux costumes des reines, le rouge vif est devenu en Europe un véritable signe d’autorité. Associé à l’image du sang du Christ, il est à la fois le symbole de la monarchie et du pouvoir sacré (deux concepts si étroitement liés à cette époque). Les lois somptuaires de l’ère élisabéthaine ont ouvert le port du vermillon aux gens de pouvoir. Sa simple économie aurait probablement suffi tant la production de cette couleur était difficile à maintenir, le choix de la cochenille nécessitant une main d’œuvre qualifiée pour les processus d’extraction et de fixation.

À partir du 18ème siècle, l’avènement de la chimie a permis de développer des alternatives notoires au rouge de la cochenille. Au-delà de la seule classe dirigeante, le ton pourpre a trouvé écho auprès de leurs détracteurs issus dans les mouvements socialistes et les partis d’opposition. Le rouge reste aujourd’hui une couleur souvent portée au sein des partis populistes, des organisations communistes et de toutes autres formes de résistance de gauche.

Dans l’art européen, le rouge occupe un territoire sensible, souvent utilisé dans ses nuances pures, hors de tout souci réaliste, mais plutôt pour créer l’émotion chez le spectateur. Van Gogh a expliqué dans ses lettres à son frère Théo qu’il a cherché à transcrire un sentiment de conflit et de passion avec le vermillon sur le mur de son Café de Nuit, Matisse fait usage de cette couleur pour remplir tout l’espace de la toile dans ses peintures comme avec « La desserte rouge ». Et celui-ci d’ailleurs a dit : « Un certain bleu va pénétrer votre âme, [mais] un certain rouge affectera votre pression artérielle. »

Depuis les hauteurs de la rareté jusqu’aux bas-fonds révolutionnaires, traçant sa route à travers l’art, la littérature et les textiles, le rouge a tout autant marqué les rois, les prêtres, les guerriers, les couples adultères que les radicaux par sa capacité à manifester la passion, la fureur et une forme de brutalité vibrante. C’en est encore de même aujourd’hui: quand par exemple une femme haut perchée se retourne et brille du cramoisi de son talon aiguille, ne laisse-t-elle pas dans son sillage une vive marque dans nos esprits ?

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Un portrait de la jeune Elizabeth I par Steven van der Meulen, vers 1563


Auteur : Geoff Mino


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