Kakishibu, la couleur de l'astringence

Difficile pour un occidental de concevoir une couleur propre à un goût : l’astringence. D’autant plus qu’en France, cette saveur est méconnue et se limite au tanin du vin. Au Japon, tout au contraire, la notion connaît une amplitude surprenante. Le shibui (« astringent » en français) évoque avant tout le goût du fruit du plaqueminier ou kakinoki. Des centaines de variétés de kaki existent, douces ou astringentes. L’arbre pousse en abondance au Japon. Le kaki, vert rougissant à l’automne, est le fruit national. Et le tanin en a de tout temps été extrait.

L’adjectif shibui et le nom shibumi relèvent de la gageure pour le traducteur tant le terme et ses dérivés sont courants et tant l’acceptation positive prédomine. Ainsi pour complimenter et évoquer un certain raffinement, on parle d’un « homme astringent », d’une « voix astringente » ou de « couleurs astringentes ». A ces trois usages fréquents dans le langage quotidien, le sens peut s’étendre à tout ce qui a trait à l’esthétique.

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Plaqueminier (kakinoki), détail, Sakai Hoitsu, Japon, 1816, Metropolitan Museum, n° Inv.57.156.3

La connotation positive s’expliquerait par la shibugonomi, esthétique vestimentaire née à Edo (Tokyo) au 19e siècle, qui consiste à fuir le clinquant pour privilégier la discrétion et la distinction. Autrement dit, fuir le bling-bling au profit d’une beauté mate, d’une beauté discrète, d’une beauté shibushibu. Parmi les bruns, noirs, gris et indigo patinés par le temps ou par le geste de l’artisan, la couleur du kakishibu trouvait une juste place. Jusqu’alors, un éventail préparé au kakishibu était considéré comme bas de gamme puisque destiné à recevoir d’autres teintures ou motifs peints en finition. En choisissant de conserver intacte la tonalité du kakishibu sur le produit fini, sans ajout de motifs marqués, les « connaisseurs » avaient opéré un véritable retournement des valeurs ; inventant par là même une beauté minimaliste.

Les Japonais d’alors avaient donc une idée bien précise de la couleur kakishibu. Et puisque kakishibu signifie « astringent de kaki », l’astringence devait être « visualisée » à travers cette teinte omniprésente dans la vie de tous les jours. Et cette couleur se nomme kakishibuiro, kakiiro ou encore shibuiro (« couleur d’astringent de kaki », « couleur de kaki » ou « couleur d’astringent »). C’est ainsi que l’astringent s’est concrétisé dans le vocabulaire. Derrière la nuance sombre et mate du shibuiro, faut-il percevoir l’orange éclatant du fruit ?

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Kimono en papier teint au kakishibu, 19E siècle, Japon, Metropolitan Museum, n° Inv.1999.247.12

À proprement parler, le kakishibu (« astringent de kaki ») est un jus extrait par pression des kakis encore verts puis fermentés. Ces emplois sont extrêmement variés. Parmi ceux qui touchent au textile, le kakishibu entre notamment dans la fabrication de :

– teinture appelée shibuzome ou kakizome. Le résultat naturel est une teinte brun rougeâtre. Par alliage à des éléments chimiques, la gamme de coloris se déploie : le fer ouvre la palette des gris-noir, le titane celle des orange, tandis que les alcalis éclaircissent les teintes. Cette teinture, ayant pour effet de solidifier le tissu, s’employait en particulier pour les vêtements de travail, depuis ceux du chasseur jusqu’à ceux du marchand de saké ;
– coupe-vent et autres imperméables, les kakiso (« habit de kaki ») ;
– papier solide et résistant à l’eau appelé shibugami (« papier astringent ») servant à la confection de parapluies, d’éventails dits shibusen (« éventail astringent ») ou kakiuchiwa (« éventail de kaki ») ou de sacs de conservation ;
– pochoirs à motifs pour les kimonos.

Le goût astringent s’est incarné dans le fruit du kaki ; il s’est ensuite matérialisé dans les objets traités au kakishibu. Le mot shibu, qui décrivait d’abord un goût, a peu à peu gagné du terrain jusqu’à imprimer sur la rétine des Japonais sa couleur.

Pour approfondir le sujet, lire L’Astringent de Ryoko Sekigushi dont est extrait cet article ou regarder le reportage de la NHK The History of Persimmons.

Photo en Une : Cueillette de kakis, détail, Kitagawa Utamaro, Japon, ca. 1803, Epoque d’Edo (1615–1868), Metropolitan Museum


Auteur : Sylvie Marot


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