Arts & Crafts, une impression de déjà-vu

Au sein des maisons de luxe internationales, que ce soit dans les champs du design ou de la mode, la tendance actuelle qui met en avant le travail de la main et l’excellence des savoir-faire artisanaux procure une légère impression de déjà-vu.

C’est en 1888, en Grande-Bretagne, que le mouvement Arts & Crafts – avec pour leaders John Ruskin et William Morris – se pose en défenseur de l’artisanat face à la montée de l’industrialisation et à l’instauration de l’hégémonie commerciale au sein de l’empire britannique.

William Morris est un artiste-entrepreneur. Editeur et imprimeur, véritable touche-à-tout, il fabrique les meubles et objets d’art qu’il dessine lui-même. Fervent défenseur de la classe ouvrière, il contribue à propager la pensée de John Ruskin, poète et écrivain, de quinze ans son ainé, partisan de l’éducation populaire.

Plus d’un siècle nous sépare des idées développées par ces intellectuels qui s’inquiètent des changements à l’œuvre dans leur société contemporaine et pourtant, le parallèle avec les préoccupations du système actuel est tentant. A cette époque, la révolution industrielle et les préceptes du capitalisme créent une importante richesse au détriment des logiques sociales et de la qualité de l’environnement. La démultiplication des usines et la concentration des populations ouvrières à Londres et dans les grandes villes industrielles engloutissent tout à la fois les notions d’individualité et de bien-être.

En réaction aux méthodes d’organisation industrielles naissantes, pour Arts & Crafts, l’indépendance individuelle et le travail artisanal sont la clé du bonheur. La fierté et l’épanouissement ouvriers ne peuvent exister que si l’individu participe à chaque étape de la fabrication d’un objet. Comment s’empêcher d’établir une comparaison avec l’actuelle mise à l’honneur des artisans et des petites mains que les marques de luxe internationales ont entrepris ? Les maisons du groupe LVMH ouvrent les portes de leurs ateliers une fois l’an, les artisans-maroquiniers de la maison Hermès voyagent aux quatre coins de la planète pour démontrer leurs savoir-faire, la maison Chanel met à l’honneur ses fournisseurs et de nombreux sites de vente en ligne, comme Folkdays ou Lydali, mettent en avant les visages d’artisans de pays émergents…

Même s’ils n’emploient pas déjà le terme de « responsabilité sociale », pour Ruskin et Morris, « l’art est l’expression par l’homme de la joie qu’il tire de son travail »(1). La réhabilitation du travail artisanal et la sauvegarde des techniques traditionnelles sont au cœur des préoccupations des deux penseurs. Conjointement, ils initient la fondation de nouvelles écoles qui forment les artisans à de nombreuses techniques, c’est le cas notamment dans le champ du textile : tapisserie, broderie, teintures naturelles, impression à la planche de bois ou tissage sur métiers à tisser traditionnels. Là encore, cette liste de pratiques correspond étrangement aux techniques que le milieu de la mode et du textile redécouvre et met à l’honneur sur les podiums depuis plusieurs saisons – ou bien à celles dont les adeptes du DIY (Do It Yourself) et des loisirs créatifs se sont aussi emparés.

Enfin, ce sont aussi les fondements de la notion de « développement durable » que l’on retrouve aussi dans les écrits et les réflexions qui émanent du courant Arts & Crafts : « on ne peut faire du bon travail, que si on vit et on travaille dans un environnement sain et agréable ». A cette époque, à la faveur du développement des premières lignes de chemin de fer, des communautés entières d’artisans n’hésitent d’ailleurs pas à fuir les villes – où la pollution qui émane des usines à charbon envahie le ciel d’un smog presque permanent – pour aller s’installer à la campagne. Cela vous rappelle quelque chose ?

(1) L’art en Ploutocratie, William Morris, Editions Rivages poches / Petite Bibliothèque


Auteur : Pascal Gautrand


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