Anrealage, un ordinaire extraordinaire

Digital native, Kunihiko Morinaga, le designer de la marque Anrealage, n’est pas pour autant digital naive. Né en 1980 à Tokyo, il est de la génération qui a vu l’apparition et l’essor des textiles actifs (autrement nommés « intelligents »). Il extrait l’étrangeté du réel et la poésie du virtuel. En explorant le visible et l’invisible, il augmente notre réalité. Les termes realunrealage (ordinaire – extraordinaire – âge), qui composent le nom de la marque créée en 2003, portent les valeurs de l’impalpable.

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Low, Collection Automne-Hiver 2011-2012

Son design se base sur la perception visuelle et ses illusions, la lumière et ses ombres, la couleur et ses impermanences. Il use de tous les outils disponibles : de la laine tricotée à la dentelle ciselée au laser, de la couture la plus raffinée au thermoformage, du tissage complexe à l’impression numérique. Morinaga tend de plus en plus vers l’expérimentation de l’immatériel et du mouvement.

Ses premières collections, de Suzume no namida (larme de moineau) à Muchû (en plein rêve), sont caractérisées par des agrégats de matières, des assemblages de fragments de tissus dans l’esprit du boro (haillons) ou accumulations d’éléments simples. On peut y lire un certain travail de mémoire, entre nostalgie et onirisme. On trouve ainsi des costumes composés exclusivement de boutons, dorés, ivoire ou joyeusement bariolés.

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Bone, Collection Printemps-Eté 2013

Viennent des collections interrogeant le corps et sa morphologie qui s’amusent des volumes corporels et des apparences formelles.  凹凸 joue de formes concaves et convexes ; ○△□ visite la sphère, le cube et la pyramide ;「  」ballonne jupes et chemises en les gonflant d’air ; Silhouette trompe l’œil, le tracé ombré d’un sweat se révèle être une robe.

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Time, Collection Automne-Hiver 2012-2013

Kunihiko Morinaga pose un regard sur le monde qui l’entoure avec une certaine exaltation. A l’ère de l’image omniprésente, il opère à son réenchantement. Ses traitements numériques, ses défauts et ses perceptions changeantes sont mis à l’épreuve tridimensionnelle. La collection Low réinterprète la pixellisation, Wideshortslimlong l’écrasement ou l’allongement de l’image ; Time décompose le mouvement à l’instar des futuristes italiens.

La précision et la créativité de ses motifs colorés se retrouvent dans ses monochromes : ombres portées de Shadow, halos perçants de Light, jeux optiques de Shell. Les couleurs, réversibles, sont révélées par des procédés divers : lumière noire (Light), chaleur (Color), photochimie (Shadow), phosphorescence (Bone).

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Shadow, Collection Printemps-Eté 2015

De par son engagement avec la technologie et ses défilés spectaculaires, on pourrait y voir quelques affinités avec Hussein Chalayan (particulièrement avec son défilé Size). Morinaga émet une certaine distance et revendique une réelle portabilité de ses vêtements. Ses présentations relèvent de l’expérience. Les changements à vue y sont prégnants (marquants et rémanents). Et face à cette magie qui anime les vêtements, on souhaiterait ne pas en percer les secrets. Mais on aurait tort de ne voir dans ses effets que conceptualisation et théâtralisation. Il faut expérimenter le temps de ses défilés pour y saisir l’importance de l’éphémère, et plus encore celle du transitoire.

Photo en Une : Light, Collection Automne-Hiver 2015-2016

Crédits photos : Anrealage


Auteur : Sylvie Marot


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